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La jambe cassée ou la théorie de l’échec

Ce qu’une jambe cassée peut nous apprendre sur l’acceptation des échecs : des étapes sont nécessaires pour être de nouveau à 100%

Il y a quelques jours, j’échangeais avec un freelance avec qui je collabore régulièrement. C’est un jeune garçon que j’apprécie professionnellement et humainement. Il est toujours prêt à lancer de nouveaux projets. Je me réjouissais de cet échange, qui sont toujours haut en couleur ; mais ce jour-là son humeur était sombre. 

Son dernier projet venait de tomber à l’eau alors que tout semblait ficelé lors de notre dernier échange. Nécessitant un apport financier conséquent, ses associés et lui n’étant pas en mesure de pouvoir le faire, ils s’étaient mis en quête d’investisseurs. Ils avaient passé de longs mois à faire des dossiers financiers et multiplié les meetings. Après de longs échanges et maintes réunions, le montage financier était bouclé. Mais, au dernier moment, un investisseur s’était retiré rendant caduque la date de mise en oeuvre. Suite à ce premier rebondissement, les autres investisseurs s’étaient montrés réticents à poursuivre l’affaire.

Bien que de nature combattante, il encaissait mal ce travers. Ce projet lui tenait à coeur. Néanmoins, en compagnie de ses associés, il comptait bien repartir à la bataille. Il voulait le faire vite, pour ne pas laisser le doute s’installer. De plus, la vélocité lui permettrait de rattraper une partie des investisseurs souhaitant quitter le navire à leurs tours. C’est alors que je lui ai conseillé de prendre quelques jours pour faire une pause et pour réfléchir à ce qui s’était passé. Il semblait surpris, c’est alors que je lui ai fait part de ma théorie de la jambe cassée et de l’échec.

Tous les échecs donnent des blessures

Quelle est la grande différence entre une jambe cassée et une rupture amoureuse ? Quelle est la différence entre une négociation ratée ou une chute à vélo ? C’est la marque physique laissée sur votre corps. 

Lorsque vous chutez d’un arbre, une fracture de la jambe est hautement probable. Pour guérir, il y a une grande succession d’étapes. Si vous sautez ces étapes, il est probable que vous ne puissiez retrouver un usage complet de votre jambe. 

L’échec d’un projet ne laisse pas de trace physique. Il en va de même pour toutes les choses que vous entreprenez qui ne mettent pas à risque votre condition physique. Néanmoins, l’échec, même minime, laisse une trace. Peut-être pas visible mais elle est là. C’est une blessure qui laisse des traces au fond de soi. Il faut apprendre à guérir de cette blessure. Il faut apprendre à se donner le temps de la réflexion et de la compréhension. 

La pire chose que vous puissiez faire après un échec, c’est de prendre une décision qui pourrait être en soi un deuxième échec. Quand Lionel Jospin est éliminé du premier tour de la présidentielle le 21 avril 2002, c’est un homme blessé qui se présente devant les français. Mais en annonçant renoncer à la vie politique, il commet un deuxième échec. Il prend une décision irréversible, malgré lui, sous le coup de l’émotion. Certains pourraient même penser que c’est un échec plus grave que le premier. Les joueurs de poker parlent de tilt après avoir perdu un coup par malchance. Nombreux sont éliminés d’un tournoi quelques coups après ce genre de mésaventure. Car les décisions prisent sont sous le coup de l’émotion et non plus de la raison. 

Et si vous pensez que cela n’est valable que pour les gros échecs. Je vous propose de tenter de marquer des points sur un panier de basket. Le premier échec ne laisse pas de trace visible. Le centième est frustrant et se contrôler peut être difficile. 

L’échec obscurcit notre jugement. C’est une blessure qui n’est pas physique mais qui peut nous causer du tort. 

L’échec ne vaut que pour notre compréhension des causes et non notre acceptation des conséquences

L’échec n’est pas une fin en soi. Au contraire, c’est une longue route qui doit nous aider à nous améliorer. A ne pas prendre le temps de la réflexion, c’est ne pas se donner le temps de la guérison. Alors bien évidemment, tous les échecs n’ont pas la même signification et la même importance. Un commercial prend l’habitude de prendre des portes et des vents. Il prend l’habitude de ne pas gagner tous les deals auxquels il participe. Cependant, un commercial qui perd 100 deals de suite perdra de manière durable une partie de sa confiance. 

A titre personnel, j’ai une habitude. Après une grosse désillusion, je ne prend plus aucune décision pendant 48 heures. Après un raté de quelque ordre que ce soit, je tâche de mettre quelques heures avant de devoir prendre une décision. 

Il faut accepter l’échec. On ne peut pas changer les circonstances passées d’un échec. On ne peut pas changer les conséquences d’un échec. Par contre, on peut changer la manière dont on le vit.

Un échec ne vaut que pour ce que l’on apprend. C’est personnellement, une question que je pose en entretien. Quel est votre plus grand échec et qu’en avez-vous appris ? Je suis toujours amusé de voir à quel point, les personnes ont du mal à reconnaître leur échec et pour certains, malheureusement, cela ne semble pas être juste une façade. Ne pas reconnaître ses échecs, c’est faire l’impasse sur les leçons de cet échec. 

Observer un enfant qui tombe à vélo, il recommence à rouler avec attention et sans aller trop vite. Un enfant apprend à marcher avec une méthode itérative. Il fait des tests, il tombe. Quand il se fait mal, il attend que la douleur passe. Puis il repart vers son apprentissage. Adulte, repartir sans passer par une série d’étapes de compréhension de votre échec ne vous permet pas d’en tirer les conséquences. Dans le cas de mon ami, à aucun moment dans notre conversation, il n’a évoqué l’idée de réfléchir sur ce qui pouvait ne pas fonctionner dans son dossier ou son projet. Si attaché à l’idée qu’il avait de sa réussite, il n’a pas pris le temps de se poser la question de savoir comment s’améliorer. 

En son fort intérieur, mon ami freelance savait déjà qu’il faisait fausse route. Me côtoyant depuis longtemps, avant même de venir, il savait qu’elle allait être ma réaction. Étant de nature optimiste, il me donnait raison.  Cependant, il objecta qu’il pouvait intégrer une part de storytelling dans son récit afin de cacher une partie de ce manque de remise en question. Il pourrait enjoliver son histoire et faire passer les défauts de son projet en avantage. C’est alors que je lui ai parlé des rasoirs et de la théorie de l’innovation. Mais cela, c’est une autre théorie.

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