Catégories
Mes théories

Neymar ou la théorie du temps

De nombreux contrats de travail se focalisent sur temps payé par une entreprise à ses salariés. Mais est-ce vraiment le bon indicateur ?

Le confinement aura eu des aspects bénéfiques. De nombreuses personnes ont découvert le télétravail. De fait, des managers ont expérimenté le coaching à distance des équipes. Lors d’une conversation, un ami m’a confié son ressenti. Responsable d’une équipe dans une grande banque française, son entreprise faisait ses premiers pas dans ce type d’organisation du travail. Ce fut compliqué à plus d’un titre :

  • L’infrastructure technique n’était pas pensée pour ce besoin. Par exemple, certaines connexions sécurisées nécessitent une présence dans les locaux. Il a fallu tout d’abord surmonter les soucis techniques. 
  • Les mode et habitudes de travail, extrêmement réglementés dans cette société, étaient en opposition avec la philosophie du télétravail. Les modus operandi qui fonctionnaient en présentiel ont vite montré leurs limites.

Un autre élément dérangeait mon ami. C’était la notion d’implication de l’équipe. Bien que manageant une équipe senior et autonome, mon ami était mal à l’aise en l’absence de contrôle. Le présentiel n’est pas une garantie d’implication des employés. Mais elle est  rassurante (à tort) pour de nombreux managers. Toute personne, ne manageant pas une équipe, pourrait avoir une opinion négative de mon ami après ces quelques lignes. Néanmoins, les personnes encadrant une équipe, connaissent le caractère vital de l’implication mais aussi de l’hardiesse de la tâche. 

Les performances de son équipe en cette période sont restées satisfaisantes. Cependant, l’inquiétude de mon ami reposait sur la notion du temps de travail. Ayant fait sa carrière dans des banques, lieux où les droits et devoirs quand aux horaires de travail sont extrêmement codifiés, il craignait une perte d’efficacité en raison de la suppression de toute politique de contrôle du temps de travail. Certes, les performances atteignaient les KPI habituels mais peut-être que ces derniers auraient pu être dépassés si les personnes avaient davantage travaillé. C’est alors que je lui ai parlé de Neymar ou la théorie du temps.

Un sportif professionnel s’entraîne tous les jours pour jouer un match par semaine

Enfant, je participais aux activités sportives le mercredi après-midi dans mon collège. A une proposition d’entraînement, un élève revêche avait décliné l’entraînement au prétexte qu’il était “un professionnel”. A cette impertinence, l’entraîneur avait rétorqué que les vrais professionnels s’entraînaient tous les jours.

Instagram permet à chacun de constater que les sportifs, même en cette période de confinement, consacrent une partie de leur journée aux entraînements. Régulièrement, les médias sportifs en manque de scoop ou de scandales, mettent en lumière les absences de certains sportifs aux entraînements de leur club. Je plussois la primordialité de la rigueur, surtout pour ce type d’activité. Mais penser que le temps passé à l’entraînement ou lors des matchs constitue la valeur d’un joueur, c’est se tromper.

Comme disent les personnes du milieu, il faut “mouiller le maillot”. Je ne crois pas qu’un athlète puisse réussir sans persévérance ni effort. La modernité a apporté au sport des KPI factuels sur l’implication d’un joueur sur le terrain. L’un d’entre eux me rebute : le nombre de kilomètres parcouru par match. Cette statistique est brandie comme une démonstration de la non implication d’un joueur et du dévouement d’un autre à son équipe. Je pense que c’est tellement faux. La seule vraie statistique qui compte, c’est le but final : La victoire ou la défaite. Vous pouvez courir des dizaines de kilomètres par match, si votre équipe perd, vous avez perdu. Point barre. 

Je ne suis pas un fan de foot. Des joueurs comme Neymar sont vilipendés à longueur de journée par rapport à ce qu’ils font en dehors du terrain. 

Pourquoi les club de football payent des sommes astronomiques à Neymar ou quelques autres joueurs de la même catégorie ? 

  • Pour venir aux entraînements chaque jour ? Non, je ne le crois pas
  • Pour jouer 90 minutes à chaque match ? Non, je ne le crois pas
  • Pour courir un maximum de kilomètres pendant un match ? Non, je ne le crois pas

Ces joueurs sont payés pour leur capacité à avoir des “coups de génie” de quelques secondes pendant les matchs. Ce sont ces petits gestes que peu sont capables de faire et qui renversent une situation. Ce sont pour ces quelques secondes qu’ils sont payés aussi chers dans leurs clubs. Car pour ces quelques minutes par an, ils font ce que très peu de gens peuvent faire : vous arracher la victoire. Si Neymar permet à son équipe de marquer deux buts et de gagner le match, qu’importe qu’il court 3 kilomètres de moins qu’un autre. 

La “vraie” nature d’un contrat de travail

L’encadrement du temps de travail a une étonnante importance dans les contrats de travail. En regardant, mes anciens CDI, les dimensions réglementaires liées au travail, dont le temps, étaient très développées. Mais dans certains cas, les dimensions du contenu du poste et des objectifs sont éludées en quelques lignes. Le vrai sujet du “contrat” (pas dans le sens juridique mais l’entente entre une personne et une organisation) est la part de génie que chacun doit mettre à son niveau pour accomplir l’extraordinaire (là encore dans le sens premier du terme : ce qui est en dehors de l’ordinaire). Si vous pensez que cela n’est vrai que pour le top management, pensez à la personne du service client d’une hotline recevant l’appel d’un client en colère. N’est-ce pas à ce moment qu’elle doit déployer des trésors de compréhension et de réassurance ? 

De la même manière, mes clients ne me payent pas des séminaires pour leur apprendre des méthodes de management qu’ils pourraient apprendre facilement par eux-même. C’est pour avoir une vision expérimentée et une prise de recul qui leur permettra de mettre en lumière des points faillibles de leur organisation personnelle et de leur méthode de travail. C’est pour ces “quelques secondes” qu’ils font appel à moi. Car je leur permet de mettre le doigt là où il y a des opportunités d’améliorations. Opportunités qu’ils ne pourraient pas découvrir par eux-mêmes.

Il en va de même pour les gens qui travaillent dans votre équipe. Vous ne payez pas les gens pour qu’ils passent du temps à votre bureau. Nous avons juste importé bêtement le mode de fonctionnement d’une usine où les gens doivent commencer et finir de travailler à la même heure car sinon, effectivement, la chaîne ne peut pas fonctionner. Nos métiers sont des métiers asynchrones. La nécessité de la présence quotidienne de chacun est un non sens.  

Les éclairs de génie au bureau nécessitent de travailler et d’étudier longtemps une entreprise et son fonctionnement. Ils ne sont que le résultat d’un long travail conscient et inconscient. Les prodiges de Neymar sont le fruit d’un long travail à l’entraînement (et probablement de talent inné aussi). Mais comme lui, de nombreux autres sportifs passent des heures à l’entraînement mais ne sont pas pour autant capables d’accomplir les mêmes gestes. 

Le travail de coaching et de management consiste à aider la personne à aller dans cette voie de l’effort pour trouver sa voie lui permettant d’exprimer des trésors de richesse. Cela est vrai pour tout le monde. De la personne à l’accueil en passant par les top managers. La finalité ne doit pas prendre le pas sur le chemin (c’est le travers des organisations pressurisant bêtement leurs employés pour atteindre des objectifs) mais c’est le devoir du manager d’aider chacun de ses collaborateurs à trouver le chemin qui lui convient pour atteindre la finalité. Et comme nous sommes tous différents, nous avons des besoins et des méthodes qui diffèrent. Assujettir quant à chacun à des horaires 9h-18h n’aidera en rien votre organisation. Ceci implique des nouvelles méthodes de management et de travail. Si la confiance n’empêche pas le contrôle, la confiance ne se construit pas sur le contrôle. 

A ces mots, mon ami prit quelques instants de réflexion. Au fond de lui, il était en accord avec moi même si déconstruire un modèle mental allait être long pour lui. Etant un homme de conviction et porté sur l’humanisme, je n’avais pas de doute qu’il allait s’engager dans cette voie. Il me dit même qu’il comptait proposer une nouvelle forme d’organisation prochainement aux autres responsables de service dans ce sens. Si certains d’entre eux étaient réticents, il comptait les orienter vers ces nouvelles méthodes de travail. C’est alors que je lui ai parlé de Lance Armstrong et de la théorie du collectif. Mais c’est une autre théorie.

Prochaine théorie : Lance Armstrong et de la théorie du collectif

Précédente théorie : Twitter ou la théorie de la confiance

Crédit photo : Neymar